Épisode 6 : Contre-emploi
© 2026 Meggie Gingras. Tous droits réservés.
Clarence – La permission d’initiative
Clarence monte lentement. Pas pour fuir. Mais pour arriver juste à temps. Ce genre de rencontre, il faut y aller avec le bon rythme : pas pressée, pas détachée. Disponible, mais opaque.
Devant la porte du bureau de Margaret, elle ne cogne pas. Elle attend. À 14 h exactement, la porte s’ouvre. Elle lui dit d’entrer. Les rideaux sont tirés, le thé est tiède sur la table. Elle n’est pas assise derrière son bureau. Elle s’est installée dans les fauteuils, côté confidentiel.
— On va parler d’avancement.
Elle montre le dossier sur la table. Des pages. Des rapports. Probablement même des transcriptions. Clarence ne réagit pas. Elle s’assoit. Sans détour, Margaret entame :
— Tu as bien tenu ta dernière série d’épreuves. Maude a noté que tu es… en train de te rendre utile.
Elle marque une pause, penche la tête :
— Mais il y a encore une retenue. Une volonté de rester… toi.
Un regard fixe. Puis, plus bas :
— Tu n’es pas ici pour survivre, Clarence. Tu es ici pour devenir une pièce essentielle.
Clarence ne s’adosse pas. Elle tient ses coudes posés sur ses cuisses. Le regard clair, dans celui de Margaret. Le ton ferme, mais sans insolence.
— Sauf que… si je sers à ma juste valeur, et en pleine conscience de ce que j’ai décidé de perdre et de reconstruire… dit-elle sans hésiter. ... comme j’en ai discuté avec la psychologue lors de ma fin de semaine d’évaluation de la personnalité... je ne vois pas où est le problème.
Margaret ne réagit pas. Pas encore.
Clarence enchaine.
— Même si je vis une double vie — fille de chambre et miroir de ce rôle pour devenir formatrice — on va me demander de prendre des décisions un jour. Pas juste d’être un pion, même si je vais en rester un. Alors garder une identité — que je reformate avec vous — me semble la meilleure façon de jouer les rôles qu’on attend de moi.
Margaret ne parle pas tout de suite. Elle plie doucement la page devant elle. Puis elle se lève. Elle s’approche de Clarence. Pas menaçante. Mais proche. Comme une autorité qui ne veut plus parler de stratégie, mais de structure.
— Tu as raison. Mais tu oublies un détail. Ce réseau, il ne forme pas que des rôles. Il forge des réflexes. Et le danger de ceux qui pensent trop, c’est qu’ils finissent par réfléchir au lieu d’agir quand l’ordre tombe... Tu veux reformater ton identité avec nous ? Fais-le. Mais souviens-toi que ta liberté d’interprétation s’arrête là où commence notre besoin de clarté.
Une pause.
— Et ça peut arriver… plus vite que tu penses.
Après son avertissement, Margaret revient lentement à son fauteuil. Elle s’assoit. Calmement. Elle croise ses jambes. Pose son stylo. Et dit, presque chaleureusement :
— Alors dis-moi, Clarence… comment pourrait-on t’aider davantage à former ton identité auprès de nous ?
Ton identité. Margaret la suit, en apparence.
Clarence prend une seconde. Elle sait que ce qu’elle dira sera noté, classé, réinterprété. Et pourtant, elle répond. Pas pour plaire. Pas pour jouer. Pour poser une ligne.
— Arrêtez de tester mon seuil. Commencez à tester ma vision.
Margaret attend.
— Je suis capable d’endosser ce qu’on me confie, mais seulement si j’ai le sentiment qu’on veut que je voie plus large que ce qu’on me montre. Je ne veux pas être juste façonnée. Je veux pouvoir façonner à mon tour.
Margaret la regarde plus longuement cette fois. Puis, très légèrement… elle incline la tête.
— Tu veux le pouvoir sans t’en revendiquer. On peut composer avec ça… pour un temps.
Elle prend un ton presque détendu, comme si elle venait de lui offrir une faveur.
— Donc… je te libère plus tôt aujourd’hui.
Elle attrape un feuillet, écrit quelque chose à la main, le glisse dans un coin du carnet de Clarence.
— Pour que tu me fasses un devoir.
Pas de provocation.
— Écris-moi comment tu formerais les recrues. Pour voir si tu peux réinventer une roue qui existe depuis plus de trente ans.
Elle sourit à peine.
— Ou, du moins, faire des ajustements, considérant que le monde évolue.
Elle se lève. Va vers la porte, l’ouvre.
— Remets-moi ça avant lundi. Et Clarence…
Elle la regarde par-dessus son épaule.
— Ne m’écris pas ce que tu crois que je veux lire. Écris ce que tu crois qu’on ne lira jamais.
Margaret tient toujours la porte ouverte. Clarence passe à côté d’elle. Ni trop lentement, ni trop vite. Puis, avant de sortir, elle s’arrête à peine. Tourne légèrement le visage.
Clarence choisit un ton chaleureux et parfaitement dosé.
— Merci beaucoup pour vos bons conseils, Madame Margaret. Je vais en faire bon usage.
Un sourire. Irréprochable. Parfaitement codé.
Et elle sort.
Margaret referme la porte.
Elle reste debout quelques secondes. Puis retourne à son fauteuil. Elle ouvre une nouvelle page dans le dossier de Clarence. Elle écrit :
Elle a choisi son masque.
Puis elle referme le dossier.
Léa – Grand angle
C’est mercredi, 14 h. L’éternelle rencontre avec Margaret pour Léa. La porte est entrouverte. Margaret ne se lève pas. Elle montre simplement le fauteuil face à elle.
Quelques papiers déplacés. Puis elle relève les yeux, pose ses coudes sur la table, mains croisées.
— Alors… dis-moi. Où en es-tu dans ton processus d’identification ?
Elle laisse la question en suspens, comme si elle parlait de théâtre. Mais tout, dans le ton, dit qu’elle parle du reste. Léa s’installe. Son dos est droit. Ses mains croisées sur un genou. Elle regarde Margaret, mais pas trop longtemps. Elle laisse quelques secondes flotter, puis dit, d’un ton souple :
— J’avance. Je pense… que je comprends mieux ce que vous entendez par identification.
Elle choisit chaque mot.
— C’est pas seulement apprendre à se connaître, c’est apprendre à répondre à ce qu’on attend de nous. Sans disparaître dedans.
Elle baisse légèrement la tête, puis la redresse.
— Et j’essaye… de garder la personne que je suis, en comprenant le rôle que je dois jouer. Je crois pas avoir atteint un équilibre, mais je commence à savoir où je mets les pieds.
Margaret ne sourit pas. Elle prend une gorgée de thé, puis pose la tasse.
— Tu apprends à t’adapter. Et à ne pas te plaindre. C’est déjà une compétence rare.
Elle se penche légèrement vers l’avant.
— Mais tu sais que ce qu’on attend de toi, ce n’est pas juste de marcher droit. C’est de marcher pour quelque chose. As-tu une idée de ce à quoi tu pourrais servir, Léa ?
Et Léa, sans détourner les yeux, sans hausser le ton, répond simplement :
— Pas à répondre à un besoin sexuel des hommes dans une chambre d’hôtel.
Margaret attend.
— J’ai plus à offrir.
Il n’y a pas d’amertume. Pas de colère. Juste une vérité déposée avec la même précision que ses répliques sur scène.
Margaret pose son stylo. Elle inspire. Puis répond, calme, presque détachée :
— C’est ce qu’on commence à comprendre. Qu’on t’a peut-être mal évaluée.
Elle s’adosse. Ses mains croisées sur son ventre.
— Comme ta personnalité. Ta… structure. Normalement, on ne cherche pas à ce qu’elle s’adapte. On la fait plier.
Elle soutient le regard de Léa.
— Mais toi… t’as pas encore cassé. Et ça, Léa… c’est aussi très rare.
Léa reste droite. Son ton ne vacille pas.
— Comme je ne suis pas censée savoir ce que vous faites…
Un très léger sourire.
— …j’ai aucune idée à quoi je peux servir.
Elle marque une courte pause.
— Mais je pense que j’ai prouvé que je pouvais jouer des rôles sans décrocher.
Elle soutient le regard de Margaret.
— Et ça, ça peut être très pertinent dans n’importe quel rapport de pouvoir.
Margaret ne bouge pas. Elle ne cligne même pas des yeux.
Puis, d’un ton plus bas :
— Tu es en train de devenir une actrice intéressante, Léa. Pas seulement sur scène.
Un silence, presque complice.
— Et tu crois que tu pourrais continuer à jouer, sans jamais savoir exactement ce que tu protèges ?
Léa répond posément :
— Pour le moment… la morale ne semble pas exister.
Un souffle.
— Seulement les lignes floues de la légalité.
Le silence tombe. Pas tendu. Mais chargé.
Margaret ne note rien. Elle ne sourit pas. Elle observe. Puis, très lentement, elle referme le dossier devant elle.
— C’est noté.
Elle se lève. Va vers la fenêtre. Et, sans se retourner :
— Tu peux disposer, Léa. J’ai hâte de te voir dans ton prochain rôle.
Léa – Premier second rôle
Devant l’institut, Léa sort en poussant la porte vitrée du coude, son sac glissant de son épaule. L’air frais lui fouette les joues après la chaleur du bâtiment. Dans la rue presque vide, une voiture noire est stationnée en retrait, moteur à peine audible, comme en veille.
Elle ralentit. Un battement. Puis elle reconnaît Benjamin, l’homme de l’hôtel. Par réflexe, son ventre se serre, mais son pas ne change pas. L’homme sort côté passager, tire la porte avec une assurance silencieuse, comme s’il répétait un geste bien rodé.
— Monte, ma blonde.
Sa voix coule doucement, teintée d’une confiance tranquille, presque d’une fausse intimité.
— C’est ce qu’on est, non ?
Léa ne répond pas tout de suite. Elle s’avance, frotte brièvement ses doigts contre la hanse de son sac, et monte. L’habitacle sent le cuir neuf et un parfum cher. Elle s’installe, dos droit. Benjamin referme la porte sans précipitation et contourne la voiture comme un homme qui sait qu’il ne sera jamais pressé.
Il reprend le volant.
— Je n’ai aucune idée pourquoi tu viens me chercher. Les derniers mots de ma référente étaient : J’ai hâte de te voir dans ton prochain rôle.
Benjamin sourit pour lui-même. Il démarre, dégage la voiture du trottoir.
— Ces profs qui veulent savoir comment on se débrouille…
Il conduit avec aisance, main gauche posée haut, la droite effleurant l’espace entre les sièges comme une présence volontaire. Il jette un coup d’œil vers elle, rapide, évaluateur.
— Ça fait pas si longtemps que je suis passé par là. Je suis directeur de casting.
Un sourire léger vient tirer sa joue, comme s’il dévoilait une carte importante, mais pas centrale.
— Ce soir, j’ai un cocktail à l’agence. Et c’est accompagné.
Cette fois, il la regarde franchement.
— Donc, on se fréquente depuis un mois officiellement, ma belle.
Puis il ajoute, avec la générosité de quelqu’un convaincu d’offrir un présent :
— Tu voulais un nouveau rôle ? Ben ce soir, c’est celui-là. Sois magnifique. T’as la lumière pour ça.
Et Léa comprend. C’est une déclaration qui n’en est pas une. Une assignation. Il ne propose rien ; il la place. Une case cochée, un accessoire de scène prêt à être introduit. Elle inspire lentement, sans tourner la tête.
Benjamin, lui, conduit en sifflotant presque, les doigts tapotant le volant au rythme d’une musique qu’il est le seul à entendre.
Léa finit par pivoter vers lui, calme, centrée.
— Donc… mon amour a un nom de famille ?
Elle ne cherche pas la douceur. Elle cherche la faille.
Benjamin lève à peine les sourcils, amusé. Léa poursuit :
— Tu travailles pour quelle agence ? Et je suis supposée savoir quoi sur toi, exactement ?
Le silence qui suit dure moins d’une respiration, mais il suffit. Le sol se dérobe d’un millimètre sous Benjamin. Il sourit encore, mais la nuance change : il jauge, réévalue, rebrasse ses cartes.
— Tu veux la fiche technique, Léa ? Ou tu veux juste bien paraître ce soir et voir ce que ça t’ouvre ? Parce que ce que je suis… c’est quelqu’un qui a la main sur plusieurs clés.
Il ralentit à un feu rouge. La voiture glisse à l’arrêt. Ses yeux restent fixés devant, puis dérivent vers elle.
— Et toi, tu veux des portes, non ?
— Des portes, oui. Pas à celles qu’on me confine.
Sa réponse tombe posément, sans agressivité. Une rectification de trajectoire.
Le feu projette une lueur rouge sur son visage quand il reprend :
— Si je ne te revois pas en chambre et qu’on doit dire que ça fait un mois qu’on est ensemble, t’as eu une promotion, non ?
Léa le fixe. Elle se masse doucement les tempes, comme si elle assemblait un personnage pièce par pièce.
— Justement, en tant qu’objet, j’ai pas le goût d’être une belle plante verte. Réfléchis, Benjamin : si on a un passé d’un mois, ils veulent voir si on a de l’avenir ensemble.
La voiture repart. Les immeubles du centre-ville commencent à apparaître, vitres étincelantes dans la lumière qui baisse. Léa regarde le paysage défiler, mais sa voix reste ancrée, précise.
— T’as accès à ma fiche technique. Moi, pas à la tienne. Donc un nom de famille, ça m’éviterait d’avoir l’air d’une nunuche de service. Et si tu me donnes de l’info, on ne sera pas en décalage.
Un léger sourire.
— On aura l’air d’un couple qui se forme.
Puis, plus bas :
— Quel genre de femme t’attire normalement ? Pour que je crée pas d’incohérences dans ton entourage professionnel.
Benjamin tourne la tête vers elle. Pas brusquement. Lentement. Avec un intérêt nouveau, plus froid, plus méthodique. Léa sent qu’il la jauge, qu’il revisite mentalement chaque phrase qu’elle a dite depuis son entrée dans la voiture.
Puis il claque sa langue contre son palais, un petit tsk contrôlé.
— T’es brillante, hein ?
Son sourire s’affine, seulement un coin de lèvres.
— C’est ce que j’aime. T’as un instinct de survie magnifique.
Il dit ça comme on constate la qualité d’une arme. Puis, d’un geste fluide, il lui tend la main, paume ouverte, l’autre gardant le volant. Léa voit les tendons, la maîtrise, l’assurance de quelqu’un qui signe des destins d’un pincement de doigts.
— Benjamin Masson. Agence M&M, pas les bonbons. Mireille Gravol & Gaston Monarque.
Il semble satisfait de l’effet que ces noms produisent.
— Tu me tiendras le bras, tu souriras, tu diras qu’on s’est rencontrés au Festival de courts-métrages de l’automne. Et que ce que t’as préféré de moi… c’est que j’étais pas dans ton cours de voix.
Léa se fige une fraction de seconde. Son sourcil se hausse, réflexe contrôlé mais réel. Benjamin Masson. Ce Masson. M&M. La plus grosse boîte de casting du pays. Mireille Gravol… qu’elle a déjà rencontrée. Qui l’a déjà vue jouer. Qui l’a complimentée sur sa diction.
L’information s’emboîte. S’alourdit. Aiguise la situation. Benjamin sent qu’elle replace les pièces. Et son sourire devient celui d’un homme qui aime quand on mesure l’ampleur de ce qu’il contrôle.
Benjamin se stationne devant une boutique fermée, façade sombre, vitrines couvertes d’un film protecteur translucide. L’endroit semble désert, mais clairement réservé. Il coupe le moteur et se penche vers elle, proche, mais pas intime — proche comme un propriétaire s’adressant à sa pièce la plus rare.
— Pis là, on va t’habiller. Ils nous attendent.
Pour une fois, pense Léa.
Il lui lance un petit clin d’œil, une marque de complicité… ou de contrôle.
— Tu pourras garder la robe, et les bijoux aussi. Mais pas avec moi dans le prochain mois.
Léa tourne le visage. Un demi-sourire lui étire les lèvres. Sa voix est douce, polie, mais tranchante comme une lame d’atelier.
— Oui, mon amour…
Puis, avec une tendresse contenant du venin soigneusement dosé :
— Tu préfères un autre surnom ?
Elle le regarde, stable, chirurgicale.
— Donc je reste intelligente en silence, bien mise, bien gentille… un peu de répartie parce que tu les aimes vivantes… mais je reste en surface avec eux, et je te regarde dans le fond des yeux comme s’ils m’appartenaient.
Elle fixe ses yeux aux siens, sans ciller, avec un sourire qui n’appartient qu’à elle.
Benjamin ne rit pas. Pas tout de suite. Son attention se resserre ; il la regarde vraiment, comme si elle venait d’ouvrir une porte qu’il pensait verrouillée de l’intérieur.
— Tu sais que t’es terrifiante, Léa ? Même quand t’es parfaite.
Il ouvre sa portière, comme pour briser l’intensité.
— Allez. Va choisir ce qui te rendra inoubliable ce soir.
Un vendeur ouvre la porte dès leur arrivée, tirant les rideaux métalliques comme si le bâtiment s’éveillait pour eux seuls. Benjamin passe en premier, inspecte les lieux d’un regard qui appartient aux gens qui paient sans regarder le prix.
— Bonsoir, Monsieur Masson. Madame.
— On a une commande spéciale. Une sélection attend ma copine, nous avons un cocktail ce soir. Agence M&M.
Le vendeur s’incline, professionnel jusqu’au bout des ongles.
Dans un espace privé à l’arrière-boutique, la lumière change : chaude, dirigée, révélatrice. Léa découvre un présentoir. Trois robes. Deux combinaisons. De la soie tendue, du satin lourd, des coupes pensées pour capter des regards précis. Sur la table, un alignement de bijoux : colliers fins, bagues à facettes, boucles dorées prêtes à compléter un personnage bien ciselé.
Benjamin ne s’assoit pas. Il s’appuie au mur, bras croisés, parfaitement posé, comme un metteur en scène sûr de son casting. Il observe Léa sans s’en cacher.
— Fais ton choix, ma belle. T’es déjà belle, faut juste leur montrer que t’es aussi rare.
Léa entre dans la cabine. La lumière y est crue, sans indulgence. Le miroir parfait. C’est là que le costume commence — pas la robe. Elle. Son regard. Le rôle.
Elle enfile la première robe : noir profond, dos échancré, une ligne nette du cou aux reins. Elle sort.
Benjamin la dévore. Pas par désir seulement. Par possession.
— Criss. J’ai envie de t’embrasser là pis de pas t’prêter ce soir.
Léa retient un souffle qui ne tremble pas. Prêter. Le mot perce plus que le reste. Son estomac se serre une seconde. Être un trophée, un objet, un transfert… non. Elle ne signera jamais ça. Pas même pour un rôle.
Il ajoute, un rire discret dans la voix :
— Mais bon… on est des pros, hein.
Il s’avance, ajuste un pli du tissu sur sa hanche. Ses doigts glissent avec la précision d’un homme qui sait utiliser le toucher pour tester la docilité. Léa le sent. Elle ne bouge pas.
— Tu veux mon avis ? Essaie celle avec la fente. Ils aiment les jambes. Moi aussi.
Elle revient, cette fois vêtue d’une robe émeraude fendue jusqu’à mi-cuisse. Les épaules nues. Le drapé épouse son corps sans le posséder. Elle entre doucement, le regard bas d’abord, comme si elle se présentait à une scène. Puis elle lève ses yeux verts vers Benjamin, une assurance millimétrée au bout des cils.
— Tu voulais des jambes. T’es servi.
Elle fait un demi-tour lent. Pose une main sur sa hanche, juste assez ferme pour être une signature.
— Mais tu les partages ce soir. T’en es conscient ?
Benjamin éclate d’un petit rire, bref et sans défense. Il s’approche, se penche à son oreille, sa voix caressant la menace d’une confidence :
— J’les partage à condition qu’ils sachent que j’en suis propriétaire pour la soirée.
Léa se tourne vers le miroir. Elle observe son reflet, sa position. Puis ses propres yeux. Calme. Douce. Stratégique.
— Alors faut que je brille juste assez pour qu’ils me regardent… mais que ce soit toi qu’ils envient.
Elle tourne la tête vers lui.
— T’as envie que je t’appartienne, ou que je te rende précieux ?
Benjamin reste silencieux un moment. Ça le trouble. Ça le pique. Ça l’intrigue.
— Tu vas finir par me coûter cher, toi.
Il claque des doigts au vendeur.
— Celle-là. Avec les boucles dorées.
Puis, à Léa, le ton plus bas, presque complice :
— On passe au maquillage. Tu m’as jamais paru aussi prête pour ce rôle.
© 2026 La Fréquence S pour le site et ses contenus institutionnels. Les textes signés demeurent protégés au bénéfice de leurs auteurs et autrices respectifs.